Analyse par Elisabeth Hardouin-Fugier du rapport tauromachie immatérielle

Publié le par Pression Ethique Anti Corrida Europe

INSCRIPTION DE LA TAUROMACHIE

 

AU PATRIMOINE IMMATERIEL CULTUREL DE LA France

 

Analyse du rapport d’inscription par Elisabeth HARDOUIN-FUGIER

 

5 Juin 2011

 

 

Analyse publiée avec l’aimable autorisation de Madame HARDOUIN-FUGIER qui  peut être contactée par courriel : elis.hardouin.fugier@wanadoo.fr

 

 

ELISABETH HARDOUIN FUGIER, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  ANALYSE : La corrida en France, fiche type d’inventaire du patrimoine immatériel de la France (désigné par RAPPORT)

 

Ce texte vise :

 

1- à fournir les phrases, entre guillemets, situées dans le texte du RAPPORT, désignées  par leur page (en chiffres romains: IV) et leur ligne dans la page (IV, 10) de façon indicative. (la transcription transforme parfois des alinéas.)   

2- à regrouper ces citations par thèmes, car les arguments sont très dispersés.

3 – à proposer, en caractères gras, une analyse  de ces données, à la lumière des récentes investigations sur la corrida, indiquées dans la bibliographie.

 

ABSTRACT

 

I Une interprétation domine le RAPPORT.

Cette vue  poético-littéraire se réfère surtout ( IV, 44 ; V,9, X, 30 ) au Miroir de la Tauromachie de M. Leiris (1937), aujourd’hui supplantée par des discours de nature esthétique et écologique ou tout simplement une jouissance intense, de type sadique, parfois avouée.

 

II La corrida de muerte prétendue française

L’histoire de l’introduction de la corrida en France présentée dans le RAPPORT  est faussée par sa concision. Naturaliser français un spectacle appelé Corrida de muerte est impossible : les éleveurs français de toros, et les jeunes matadors, constamment évincés par les Espagnols le savent bien. L’écologie si vantée dans le RAPPORT nie une évidence : les toros d’un seul éleveur ont suffi à transformer en désert les zones humides protégées de l’étang de Vendres (embouchure de l’Aude) Les chasseurs, jadis aficionados, sont devenus des plaignants barrés dès leur dépôt de plainte en justice.

 Les enfants français méridionaux, constamment sollicités par la corrida, sont exposés à subir l’amputation de leurs sentiments d’empathie et la blessure de leur sensibilité. Michelito est exhibé en piste : il tue dix veaux à l’épée depuis l’âge de 5 ans.  Les contribuables méridionaux financent malgré eux ces « écoles », à Nîmes, 70% des personnes souhaitent la suppression de la corrida.

 

III D’effroyables autopsies par les vétérinaires d’arène espagnols

Le RAPPORT évacue la technique, l’effet des quinze armes successivement enfoncées dans l’animal (d’estoc, non de taille). Les mots pique, banderille apparaissent une fois, sang, jamais, puntilla jamais, mise à mort au sol, jamais.Les vétérinaires de la plus grande arène européenne (Madrid) autopsiant 90 taureaux, montrent  3 coups de pique de 22 cm (= 66 cm) infligés à chaque taureau, sur la zone dorsale (emplacement visible dans toutes les photos de presse) et non sur le morillo comme l'indique le RAPPORT. Les mots de souffrance, douleur n’apparaissent pas.

Nous donnons la parole à quelques journalistes qui s’expriment contre une décision prise au rebours des principes élémentaires de la démocratie.

 

I- LA CORRIDA MAGNIFIÉE

 

A- UN RAPPORT POÉTIQUE

 

1- ARCHAÏSME VALORISANT

 

Leiris, écrivain de talent, signe comme ethnologue mais écrit le Miroir de la Tauromachie comme poète ; il détecte dans la corrida  des traits de magie, d’alchimie et d’archaïsme sacrificiel, thèmes à la mode  après Montherlant.  Au début du XXème siècle, une archéologie méridionale prometteuse et féconde, prétend situer la corrida dans la « nuit des temps » (III, 19), confondant l’ancienneté du taureau avec celle de la corrida, régulée en 1796. Une « civilisation méditerranéenne »,  (V, 9,10)  pare la corrida d’une « éminente valeur symbolique depuis la plus haute antiquité » (VIII, 2), de valeur « de sacrifice » (VI 6), et même fusionnelle : « s’identifie à lui » (IV, 34-5)

Leiris avoue son détachement, voire son mépris de la corrida dès l’après-guerre : « j’ai fini par liquider l’amour de la corrida...devenue « grotesque boucherie ». Ni les archéologues, ni même l’aficion ne croient plus en cette fausse archéologie dénoncée aujourd’hui par l’aficion dans l’article Mithra du dictionnaire de référence a « les aficionados...ont tort » (la Tauromachie, Histoire et dictionnaire, R. Laffont, 2003, p. 652).

Loin d’être un sacrifice, la corrida reproduit minutieusement les rites des exécutions publiques avec supplice, aujourd’hui bien documentées par les historiens : on y retrouve encore les rites judiciaires solennels, et les modes d’exécution, en particulier les « supplices additionnels » infligés aux condamnés, pour le taureau les banderilles de feu, (aujourd’hui appelées « veuves ») et jusqu’à l’inversion de la foule invectivant (jadis l’exécuteur, aujourd’hui le torero) ratant le coup fatal, comme pour s’innocenter d’être venu jouir, comme nos ancêtres,  d’une mise à mort avec supplice.

 

2 - LA DANGEROSITÉ

La dangerosité de la corrida est exaltée par « l’engagement du torero qui ne peut affronter son adversaire sans se mettre lui-même en danger en offrant son corps (X, 17-18)». La vieille « égalité des chances » entre homme et bête, tant prônée après 1945 revient : La dangerosité légitimerait la mise à mort du taureau, alors qualifié « acte d’équité (IV, 19).

Justifier la mise à mort de l’animal par le danger encouru par l’homme est un sophisme, puisque c’est l’homme qui impose le combat à l’animal. Extirpé de son troupeau, embarqué, à grand peine, (plusieurs accidents humains) pour un voyage en plein soleil, non reposé, non abreuvé  (en contravention avec la législation européenne), il perd 30 kg et arrive comme fou, selon le témoignage du Directeur des arènes de Dax (P. Molas)

 Les statistiques suffisent à démontrer la faible dangerosité actuelle de la corrida : les chutes de taureaux affaiblis par les anabolisants, la mutilation des cornes (aféitade), la drogue dénoncée par l’aficion, rendent heureusement la mort humaine très improbable. J. Posada, matador devenu journaliste le déplore : «  Il faudrait qu’un taureau tue un matador...pour mettre fin aux clowneries ! »

 

3 - LE SYMBOLISME

Opposer la supériorité de «l’art et de l’intelligence sur la force brutale » (IV, 40) est parfois encore prôné par quelques ecclésiastiques ou ethnologues ignorant jusqu’à l’existence de l’éthologie animale depuis longtemps enseignée dans les Universités.

Cette science montre qu’il faudrait une demi-heure à l’animal pour s’habituer à la lumière, qu’il est très effrayé par les sons et les scintillements, qu’un sol nouveau le trouble, qu’il ne se remettrait guère de la séparation de son troupeau : c’est donc une bête désarmée que l’on combat.

Depuis Darwin, et bien au-delà, les nouvelles sciences de l’animal, ethologie, physiologie, génétique, démontrent une proximité stupéfiante entre l’homme et l’animal. Le triomphalisme de la corrida est en désaccord avec ces connaissances, familières à toute la jeune génération, qui met parfois de l’héroïsme à défendre l’animal (deux morts en cours d’actions depuis les années 90).

 

4 - DE DOUTEUX ATTRAITS

 Ce point de vue poétique donné par le RAPPORT sur la corrida, est loin d’être le seul. De nombreuses déclarations  montre que toute mort violente, toute torture, tout épanchement de sang, donnent au tueur par procuration (chaque spectateur de corrida) un plaisir d’une extrême intensité. Il ne peut échapper au sadisme, étant donné la mise à mort violente, jouissance qui génère un besoin irrépressible de répétition. Ces faits, très connus et très documentés, font l’objet d’un des textes les plus forts de Georges Bataille (1928.) 

Dans l’Histoire de l’oeil par Lord Auch (Dieu aux chiottes) Bataille écrit :  « Aux spectacles obscènes que Sir Edmond s’ingéniait  nous procurer au hasard, Simone continuait à préférer les corridas » L’orgasme est à son comble lorsque le matador Granero est tué en piste : » les cornes frappèrent trois coups à toute volée, au troisième coup une corne défonça l’oeil droit et toute la tête. Un cri d’horreur immense coïncida avec un orgasme bref de Simone » si fort qu’il soulève l’héroïne de son gradin. tandis que « l’oeil droit pendait hors de la tête « (de Granero)

 

B- AUTOUR  DE LA CORRIDA

Dans le RAPPORT, l’aficion justifie la corrida par sa bienfaisante influence, sur la culture, l’art et l’écologie.

 

1- « HAUTE CULTURE » (X,13)

Que le « taureau figure sur de nombreuses oeuvres d’art » (VIII, 4) , parfois très anciens est évident, que la corrida ait inspiré des sujets à la  « haute culture » (X, 12) est certain, et intéressé diverses expressions artistiques comme le premier cinéma. Certaines oeuvres plastiques sont laudatives,  tels les portraits de matador de Zuloaga, d’autres polémiques, tel la planche de la Tauromachia, où  Goya  écrit « Barbara Diversion »

En aucune manière, une oeuvre, même talentueuse, ne justifie le sujet représenté, car alors  il faudrait rétablir la  crucifixion comme sanction pénale, afin d’inspirer des artistes : telle est la convention universelle et évidente de toute forme d’art.

Parmi d’innombrables films taurins, succédant aux premiers films des frères Lumière, l’aficion s’étonne avec raison que la corrida ait inspiré tant de fadaises sentimentales et déplore l’abandon d’Eisenstein et d’Orson Well. Au contraire, le Matador d’Almodovar montre superbement la violence de la corrida.

 

2- LA CORRIDA COMME OEUVRE D’ART

Selon l’auteur, la corrida renouerait « avec l’origine de l’art : donner forme humaine à une matière brute,(X, 32) la charge d’un animal qui combat : En la rendant plus lente et plus courbe, on la rendrait esthétique, on lui donnerait « forme humaine ».(X, 31) Comme en danse, il s’agit d’une oeuvre éphémère. (X, 6, 7). En effet, certains matador, beaux et jeunes, scintillants de paillettes, (mécaniques mais) resplendissantes, accomplissent des gestes techniques avec grâce et à propos.

Les passes, de muleta, si appréciées, effectuées très près du taureau peu avant la mort, ont des  effets spectaculaires d’enlacement ou d’esquive que certains interprètent comme une scène d’amour délectable, que couronnerait la pénétration de l’épée dans une blessure comme dans un vagin,

La mise à mort réelle et sanglante disqualifie radicalement  la corrida en tant qu’art, car l’art s’arrête où commence la réalité. L’art exclut la réalité intégrale, mais crée « une nature parallèle » (Cézanne). La jouissance que peut procurer à certains  une mise à mort sanglante ne sont pas de nature artistique, car alors les accidents de la route (où s’agglutinent tant de spectateurs) seraient des oeuvres d’art.

 

3 - SAUVAGERIE 

 Un attrait très actuel serait le charme de la sauvagerie qu’apporterait le taureau, « émergence de la nature dans une enceinte de  ville » (XI, 12) Des « actions domesticatoires (sont)aussi discrètes et distanciées que possible (X, 37) « restitueraient le taureau espagnol sauvage (VIII, 15) de la préhistoire. C’est ignorer  que rien n’est plus trafiqué qu’un taureau de combat, la preuve en est que les éleveurs ont pu, en quelques décennies, inverser le design du taureau, en basculant son poids de l’arrière vers l’avant : jadis fusée (poids arrière) aujourd’hui tétard ou culbuto, victime de chutes fréquentes.

De façon habituelle, sont effectuées : des sélections génétiques, scrupuleusement, répertoriées et analysées, des inséminations artificielles, voire des implants d’embryons, (on parle de clonage et de sperme congelé), puis vient une nourriture au pienso, élaboré par des ingénieurs agronomes, des stabulations estivales sous des toits de zinc brûlants, des anabolisants (en quatre mois, on ajoute près de 100 kg au taureau), enfin, au plus près de l’arène, la drogue et la chirurgie terminales.

 

4 - ÉCOLOGIE

L’élevage taurin serait le sauveur de sites écologiques (XI, 32), il est « exemplaire à bien des égards » (XIII, 33)   « dans des écosystèmes faiblement anthropisés...réservoirs de biodiversité (XII, 4). La corrida "préserve"ces espaces directement subordonnés au maintien de la corrida (XI, 32)

L’ancien estuaire de l’Aude et l’étang de Vendres, montre que l’élevage des taureaux est le fléau des zones humides, même protégées (classé par arrêté du 6 octobre 2004). Cette zone est devenue un désert de boue pétrifiée, de plusieurs kilomètres (jusqu’à Vendres), où existaient avant la venue des taureaux 43 espèces d’oiseaux sauvages (certains parmi les espèces menacées), des dizaines de végétaux rares (8 protégés). Les enclos de taureaux fermés par des piquets (parfois des traverses de voies ferroviaires, imprégnés de produits toxiques) achèvent de chasser des chasseurs, désormais sans proies et désarmés, leurs recours judiciaires ont tous été éconduits pour éviter le procès. En Espagne, 25% des dehesas, (zones semi-sauvages, parfois arborées) sont classées, car les taureaux, même peu nombreux, y écrasent les écoulements naturels de l’eau, effrayent le gibier, et piétinent la végétation. Contrairement à la France, la décision est respectée.

 

 

II- LA CORRIDA DE MUERTE FRANçAISE 

 

A - UN  ACCUEIL FRANçAIS RÉTICENT

 

1 - CORRIDA POLITIQUE, NAPOLÉON III

Dans le RAPPORT, on trouve :« Bayonne joua un rôle important pendant les dix années qui ont suivi dans l’introduction progressive du spectacle espagnol en France » (VI, 6,7) (donné en « hommage à Eugénie » (VIII, 29). Une mention est faite à l « engouement pour ce spectacle » (VIII, 29) L’histoire d’Oduaga-Zolarde,  impresario du célèbre matador Cuchares à Pont-Saint-Esprit (1853), auteur du premier ouvrage en français sur la corrida)  suffit à montrer le peu de fiabilité historique du RAPPORT.

La corrida en France, en infraction à la récente loi Grammont (1850) a été largement préparée par l’engouement européen et romantique pour une Espagne, jugée d’une merveilleuse sauvagerie. Son introduction effective, profitant de cette réputation, est récupérée en démarche politique.  L’usurpateur Napoléon III, débarrassé de ses opposants par tous les moyens, désire fonder sa dynastie et donc exhiber sa jeune épouse. Pour passer du mode répressif au mode festif, la corrida, dont il apprécie la valeur militaire, est parfaite. Écrivains et grandes fortunes parisiens viennent de Paris à Bayonne par des « trains de plaisir ». La haute société franco-espagnole fait briller les diamants  de ses femmes dans des arènes de bois, démontables mais ornées, de Pont-Saint-Esprit (septembre 1853).

 

2 - SPECTACLES AMBULANTS ET AMBIVALENTS

 Les jeux camarguais, s’inscrivent dans l’expansion industrielle de la Camargue et la crise agricole du phyloxera. Très populaires dans les villes, ils résistent à la corrida, jugée concurrente, en Arles jusqu’à la fin du XIXème siècle (1894 ou 1896) et trois députés bordelais condamnent la corrida à l’Assemblée nationale (v 1884). À l’imitation des cirques, des entrepreneurs en spectacles ambulants, favorisés par le chemin de fer, donnent des spectacles incluant des jeux camarguais, landais et diverses attractions acrobatiques.  Déguisés en matador, des razeteurs, (comme E. Boudin, 1853-1907), des vignerons ruinés par le phyloxera, et quelques entrepreneurs du sud-ouest (Félix Robert, 1862-1916) corsent leurs spectacles par des mises à mort de bovins à l’épée. Dans le Sud-ouest, des techniciens landais du saut et de l’esquive, se font embaucher en Espagne comme banderilleros et bientôt se font accréditer en Espagne comme matadors.

 

3 - ENTREPRENEURS TAURINS VISANT LE MARCHÉ FRANçAIS

En fin de siècle, de nombreux éleveurs et impresarios espagnols, profitent du change, de l’abondance de bétail et des expositions universelles. Ils visent le marché français, possèdent leurs arènes démontables et lancent des revues éphémères (la Mise à mort v.1896). Malgré des appuis industriels (Sucre Lebaudy, Péchiney) ils rencontrent de nombreux échecs dans des villes françaises qui, à l’exemple de Dijon (contre Pouly) les expulsent.Pablo Masa échoue à Périgueux, Agen, Poitiers (1866) au Havre (1868), puis viennent les essais sur la côte Atlantique et à Lyon (1894). L’entrepreneur de Roubaix se heurte en banlieue parisienne à la journaliste emblématique Séverine, puis au clan prodreyfusard, Zola en tête.

L’exposition Universelle de 1889 incite à une gigantesque entreprise parisienne, construisant l’arène-théâtre de 1889, d’un luxe inouï. Sadi Carnot refuse sa visite. L’arène parisienne remporte si peu  succès qu’elle  se termine par une faillite. La démolition de l’édifice ruine ses financiers et le matador célèbre Mazzantini, les collections taurines sont vendues. L’absence de corrida à Dax jusqu’en 1878, la décroissance du public nîmois dès la seconde corrida (1863), justifient (parmi bien d’autres faits) la déclaration de l’aficionado A. Lafront : « quarante années d’incertitude ». Plus tard,  (1933) Montherlant écrira « qu’on prenne garde que ce goût n’est nullement inné dans tout le midi...par quoi ces courses peuvent-elles plaire au public ? surtout parce qu’il y voit maltraiter des animaux. »

 

4 - ÉPISODES « INUTILEMENT SANGLANTS »

La raréfaction des chevaux, leur coût accru, l’horreur de leur étripement nuisible à la réputation espagnole, incitent Primo de Rivera à imposer une protection supprimant les encornements, ce qu’exprime le RAPPORT : « épisodes inutilement sanglants»  (VIII, 19).

 Les épisodes « utilement sanglants » qui demeurent sont moins visiblement cruels (l’hémorragie finale se fait dans les poumons du taureau), plus technique :  Tout se passe comme si la cruauté disparaissait de l’arène avec les étripements, au profit d’un art. Le célèbre critique Darracq attribue à cette mutation l’origine de son aficion. D’autres, au contraire, à la suite de Picasso, déplorent la disparition des étripements, spectacle vanté comme un bien patrimonial, irremplaçable et immatériel.

Un industriel avisé, génial précurseur de la publicité, s’empare alors du vecteur de la corrida. À l’imitation des élevages de taureaux espagnols, équilibrant leur budget par la production d’alcool, (Xerès) Pernod-Ricard, s’allie au tabac, (notre défunte SEITA) déjà présent sur les gradins andalous.  Il fonde en France la trilogie réputée euphorisante alcool/tabac /corrida, dont la superbe Carmen de nos emballages bleus conserve le souvenir. L’alcool est toujours présent sur les gradins de corridas, comme le montrent les 19 morts sur les routes au sortir de la corrida d’Arles (vers 2008), la gendarmerie se félicite d’une légère baisse du taux d’alcoolémie les années suivantes, puis on cesse de communiquer sur le sujet.

Après 1945 la corrida explose dans une France disposée « à tout croire pour tout oublier ».La législation  du 24 avril 1951 limite la corrida aux cités où elle est réputée traditionnelle : en fait, les courses sans mises à mort sont considérées par la justice comme des corridas, puis « La jurisprudence, à partir de 1959, est venue confirmer cette légalisation en considérant que la notion de « tradition locale ininterrompue » ne s’applique pas à une entité administrative, telle une municipalité en particulier, mais à un ensemble démographique, une communauté historique et culturelle liée à un terroir.IX, 1-8 » On ne peut examiner ici une extension si visiblement contraire aux intentions du législateur, favorisée par des magistrats se vantant de leur aficion.

 

B- LA CORRIDA FRANçAISE OBSTINÉMENT ESPAGNOLE

 

Le Rédacteur a raison de voir dans le vocabulaire technique espagnol « un signe de reconnaissance » (XII, 15) plus exactement un code initiatique, surtout pour un francophone. La corrida aurait participé au langage de la bouvine ; sans nier quelques aspects techniques, le dictionnaire-Glossaire de la bouvine (Glénat, p 332) est en Français. « Le parler aficionado enrichit le Français...,pincher, se croiser, aficionado, banderille, bronca, mano a mano »(XII, 15) autant d’expressions auxquelles recourent les journalistes en mal d’originalité.

Dans la lettre A du dictionnaire de référence (la Tauromachie, Robert Laffont, 2003) on compte (à l’exclusion des noms propres de matador))  109 mots espagnols contre 12 français dont peu sont techniques (Alternative, Avis) face à des termes courants comme   âge, ancienneté, arène, artiste, association, anthropologie, etc...

Les éleveurs français se plaignent à juste titre d’une concurrence espagnole sur leur propre terrain, le pourcentage des taureaux français dans les corridas françaises est de 10, 3% en 2006, 17,9 % en 2007 ; il est moins mauvais en novillade. Dans les années néfastes,  plus de la moitié des élevages français vendent peu ou même rien. Dans les années plus favorables, le cinquième des éleveurs reste bredouille. Tous sont en réalité des élevages alimentaires, (avec label AOC) 94% des taureaux dits de combat vont à l’abattoir, selon l’aficionado P. Cordoba, d’autres estimations vont jusqu’à 98%. Les matadors déplorent, aujourd’hui encore, la suprématie espagnole. Le très français Jean-Baptiste Jalabert se hâte de se baptiser Juan-Bautista, un quart de siècle après Nimeno et près d’un « demi-siècle » après la fronde menée par Casas, alors jeune et fougueux, contre des Espagnols qu’aujourd’hui, il invite, au grand désappointement des toreros français. Dans les arènes françaises, les Français, hommes ou bêtes, constituent le 1/8 des acteurs engagés.

 

C- ENFANTS ET FINANCES RÉQUISITIONNÉS

Les « collectivités locales subventionnent les écoles taurines, afin de susciter de nouvelles vocations de professionnels ou d’amateurs » (XIII, 15).Le RAPPORT expose comme un fait normal de fournir « des entrés à prix modiques (VI, 28) en réalité gratuites, «des activités périscolaires proposées par l’éducation nationale» (VII,7), des « ateliers pédagogiques spécialement conçus pour les enfants » (VII, 43) Tous les voyageurs, horrifiés par la cruauté de la corrida, expliquaient le goût du public espagnol par une éducation précoce à la violence « de nino ». Récemment, un député aficionado ne disait rien d’autre en déclarant : « l’anticorrida, en demandant l’interdiction d’arènes aux mineurs, vise en réalité à faire périr la corrida par manque de spectateurs ». Il est donc vrai que Même réduit au simple rôle de spectateur, l’enfant peut être mutilé de son empathie naturelle envers l’animal, à son insu, ou même de force ; certains comparent cette violence à celle d’un viol.

Les arènes privées pratiquent des ventes illégales de veaux, servant «comme terrain d’apprentissage» (VII, 6) Mieux vaudrait dire : des abattages clandestins, dépassant de loin le quota autorisé aux abattages privés, dont l’enfant du matador Michel Lagravère « bénéficie » ; dès l’âge de 5 ans, il tue une dizaine de veaux par an, les lardant de coups d’épée. Bien de grands adolescents refusent de tuer, une fois leur jugement formé.

Les enfants de famille aficionada sont particulièrement exposés à ce qui devient pour eux une souffrance, qu’expliquent en particulier les travaux du Docteur J. P. Richier et que montre le film Apprendre à tuer (P. Knudsen, 2007). Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans le RAPPORT une opposition drastique à toute interdiction légale d’accès d’arène aux enfants, qui existe en Espagne.  « Les parents jugent du moment où ils peuvent les emmener voir ce spectacle...ils communiquent leurs souvenirs et leurs références... ils les conduisent dans les coulisses des arènes...(VI, 31-36) »La pression aficionada sur les enfants est souvent forte, voire impérieuse, comme pour se rassurer :  j’ai vu un enfant (5 ans environ), récemment opéré d’une tumeur au cervelet, dépouillé de son masque, son fauteuil approché de la barrière pour lui montrer des mises à mort très lentes, réclamer le retour à la maison (sept 2009, Bezouce).L’inconscience du RAPPORT va jusqu’à trouver normal le financement de leur « passion » par des fonds publics, alors que dans les cités taurines, les sondages ne cessent de montrer une montée d’opposition atteignant  70 % « l’action des collectivités locales, à commencer par les villes, qui veillent à son maintien et à sa diffusion par des soutiens financiers directs ou indirects (subventions à des manifestations culturelles ou scientifiques liées à la tauromachie, aux revues taurines en leur confiant de la publicité…).(XIII, 4,5) Parmi bien d’autres financements,  l’Union des Villes taurines (XIII, 18) récolte une forte somme annuelle (on dit 10 000 euros) des 54 cités membres. Une mission  de la Cour des Comptes Languedoc-Roussillon, (1997) mettait à jour des malhonnêtetés qui, en d’autres lieux, auraient lourdement condamné les coupables, mais qui n’ont même pas été examinées, la corrida semble être alors considérée comme une zone de non-droit.Aujourd’hui, des élus courageux osent s’opposer à ces prébendes dès leur campagne électorale, et tiennent leur promesse une fois élus : à Carcassonne, la mairie proclame que, si corrida il y avait, ce serait aux frais des organisateurs et du public s’y rendant.

 

III- TAUREAU DÉGUISÉ, TAUREAU PERFORÉ

 

A – TAUREAU 1-

 

1 - ANIMAL MULTIFORME

Grâce à une fiction constante, (présente dans le Rapport), le taureau passe sans cesse du  surhomme à la sous-bête. Animal féroce qu’on peut « supprimer » (IV, 32) (vocabulaire réifiant éloquent ! ), il est « adversaire et en même temps partenaire » (IV, 24) Dans le RAPPORT, la vision anthropomorphique du taureau s’affiche avec une puérilité, à laquelle souscrivent sans restriction les co-auteurs du rapport bardés de diplômes dits scientifiques : « La dépouille d’un animal particulièrement brave qui a obtenu un tour d’honneur, et qui est consacré à son tour comme le héros de la cérémonie » (IV, 35, 36 ) 

 

2 - LE TAUREAU HUMANISÉ 

 « Le règlement prévoit, d’ailleurs, qu’une bravoure exceptionnelle puisse lui obtenir la grâce (indulto, IV,  38,39 ).  Le taureau est  « gracié » par l’indulto  dans  la proportion de 0, 0014526 %, mais ce terme de droit pénal le désigne comme coupable, cependant que  la définition légale de l’animal, comme « être sensible » est exclue du RAPPORT

 

B –ARMES

 

1- RÈGLEMENT 

Comme toujours, la légitimité technique de transpercer l’animal est scellée par  recours au « règlement » (IV, 36).  Or, cette règle de 1796 n’est qu’une description des procédés techniques, une sorte de brevet d’invention, ou un mode d’emploi, exprimé par un des inventeurs supposé ou principal acteur  (Pepe Hillo, 1796), mais utilisées comme un texte fondateur sacré, que renforce la notion de rite, alors qu’il s’agit d’une technique d’arme blanche, et de sa répétition immuable.

 

2 - 15 ARMES

 La mention des armes est réduite au strict minimum. La pique  « vise à éprouver la bravoure du taureau et à canaliser la brusquerie de son élan en lui faisant baisser la tête, Les banderilles sont une sorte d’intermède  (II, 28), Il existe des « novillades sans pique » (VI, 29).  L’épée, choisie dans le spectacle pour son aspect spectaculaire et sa référence nobiliaire, est chargée de la conclusion, clou de la corrida, incomplète «  si elle n’est pas scellée par le coup d’épée ». (IV, 24) 

 

3 - AUTOPSIES

Le RAPPORT ignore absolument toutes les autopsies pratiquées par des vétérinaires, majoritairement aficionados, publié dans leurs organismes. À savoir :

a- extraction des banderilles, (taureau gracié, Congrès national de Buiatria, Université Nationale Autonome de Mexico), très difficile, les harpons cisaillent les muscles sur de grandes surfaces et entraînent dans les plaies de nombreux corps étrangers.

b- effet de la pique.90 taureaux combattus à la San Isidro : chaque taureau reçoit 3 impacts de 22 cm de moyenne, majoritairement  sur les zones dorsales, d’où lésions des nerfs rachidiens, d’où intense souffrance ; percement de la plèvre donc étouffement ; fractures de vertèbres et lésions du centre nerveux de la motricité et des insertions musculaires, d’où paralysie et intenses douleurs. Les vétérinaires donnent le schéma d’une pique modifiée en forme de bistouri, saisie dans l'arène. (Journal des éleveurs espagnols de taureaux de combat (Toro bravo, n° 17, 1er trimestre 1999, Union de criadores de toros de lidia)

c- Les autopsies de 27  taureaux par le vétérinaire aficionado Pierre Matté (Toulouse, 1929) étudient surtout les causes anatomiques de la mort, donc l’effet de l’épée

 

C - MORT CLINIQUE

 

1- EPÉE

 L’épée, choisie pour son symbolisme aristocratique et son effet théâtral, est chargée de tuer : « le matador doit se conformer à des règles particulièrement strictes, qui concernent en premier lieu la place de l’épée dans la « croix », sur le haut du garrot. » (IV,13,14) en s’engageant avec l’épée, les yeux fixés sur le garrot, le matador perd de vue la trajectoire des cornes » (IV, 17-18). Le RAPPORT s’arrête au pelage, et passe sous silence la trajectoire imposée à une lame de 80 cm, qui a toute chance de buter sur un os. Donc, une réserve de 2 épées permet 3 tentatives, avec extraction de chaque épée inefficace. La souffrance engendrée par un enfoncement puis le retrait d’une lame de 80 cm dans le thorax semble effroyable. Les autopsies de 27 taureaux combattus par le vétérinaire aficionado P. Matté  montrent que le plus souvent « l’épée abat, le puntillero tue ».

 

2 - PUNTILLA

La  puntilla n’est pas mentionnée dans le RAPPORT, ni la mise à mort effective, par le puntillero qui tente la décérébration (section de la moelle épinière) comme dans les abattoirs du XVIII° siècle. Le mot abattoir du texte, «  périsse dans un abattoir », (IV, 29) employé péjorativement, s’applique en réalité à  la piste de corrida : enfoncer le poignard dans la nuque est périlleux, les coups réitérés jusqu’à la trentaine, ne sont pas rares et provoquent plus souvent la paralysie que la mort.

 

3 - DÉCERÉBRATION

La mort par décérébration est l’abattage pratiqué au XVIIIème siècle, il paralyse sans tuer.Sur les films de corrida, on voit couper des oreilles et arracher des banderilles sur certains taureaux  encore vivants, qui tressaillent de douleur, l’oeil scille visiblement. Cette scène d’horreur est masquée par un déploiement de capes, de la musique tandis que le devant de la scène est occupé par le triomphe du matador.

Le taureau traîné à l’abattoir de l’arène, s’il est suspendu vivant, meurt saigné à vif.

 

Plusieurs journalistes de notoriété prennent parti contre une reconnaissance de la corrida comme « bien immatériel ». Outre des textes d’actualité, vigoureusement terminés par « A bas la corrida » (A. Rémond, La Croix, 26 avril 2010) on trouve des textes grinçant d’humour noir : « pourquoi ne pas inscrire au patrimoine immatériel de la France « la guillotine sur la place publique, comme au bon vieux temps » (Armand Faracchi, Libération, 3 mai)

  Prévoyant depuis longtemps ce déni de démocratie de cette inscription faite en catimini par un groupe d’aficionados, Robert Solé la dénonce en ces termes dramatiques : "La mise à mort rituelle d'un bovin ne procure-t-elle pas un sentiment d'identité (peut-être nationale) et de continuité" ? Ne contribue-t-elle pas à "promouvoir la créativité humaine" (voire humanitaire) ? N'est-elle pas "conforme aux droits de l'homme" (sinon de l'animal) ? La conclusion est terrible : "Bien sûr, on pourrait aller plus loin : faire homologuer la violence et la cruauté en général. Mais elles sont depuis longtemps inscrites au patrimoine mondial. En lettres de sang." Robert Solé, Identité animale, Le Monde, 17/12/2009.

Baratay, E., Hardouin-Fugier, E.,  La corrida, Que sais-Je, 1995.

             « La mort de l’animal, mobile occulte de la corrida », Toréer sans la mort, Quae, 2011, pp. 220-    233.

Fabre Marc, Les Mythes tauromachiques, Sète, Nouvelles Presses du Languedoc, 2009.

Fontenay, Elisabeth de, RSDA n°2,

Hardouin-Fugier, E. Livres :

            Histoire de la corrida en Europe, XVIII-XXIème siècle, Préface de Maurice Agulhon, Paris, Connaissances et Savoirs, 2005.

Bullfighting, a troubled history, London, Reaktion books, 2010

            La Corrida de A à Z, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2010

Hardouin-Fugier, E. Livres avec E. Baratay :

La Corrida, Paris, PUF, Que-sais-Je? 1995. Tokyo, Hakusui-Sha, 1999, Japonais

 Histoire des jardins zoologiques en occident (XVIème-XXème siècle.), Paris, la Découverte, 1998, traduit en Anglais (Reaktion Books), Allemand (Wagenbach), en Chinois (Citic) Taiwan (2007)

Hardouin-Fugier, participations à des colloques :

            “Sur-homme et sous-bête, le toro de corrida”, in Cyrulnik, Boris, Si  les lions pouvaient parler, Quarto, Gallimard, 1998, pp. 1186-1295.

             « Corrida, exécution capitale et pouvoir »  in Usages Politiques de    l’animalité, JL Guichet, L’Harmattan, 2008

             « La corrida vue par Hemingway », in Revue Semestrielle de Droit     Animalier, en ligne, RSDA, 2/200I, La Corrida selon Hemingway

            « Le chien de corrida », in Le chien, Colloque Université de       Valenciennes et du Hainaut,

            « Le verbe qui voile la violence » in  La raison des plus forts, Radicaux libres, 2010, p 109

            « Faire flèche de tout bois », in Toréer sans la mort, Perreira C., Porcher, J. Paris, Quae, 2010, p. 47-61 

Jeangène-Vilmer, J.P., « Corrida et argumentation, réfutations sophistiques, in « Toréer sans la mort, Quae, 2011, pp.178-188

Laborde, C., Corrida basta, Paris, Robert Laffont, 209

Mieussens Dimitri, L’exception corrida, Paris, l’Harmattan, 2005 RSDA n°2, la corrida,

Saldana, E. D., Las voces del silencio, Mexico, l’auteur.

Ogorzali, Michael A., When bulls cry, Bloomington, 2006

 

 

Analyse publiée avec l’aimable autorisation de Madame HARDOUIN-FUGIER qui  peut être contactée par courriel : elis.hardouin.fugier@wanadoo.fr

 

 

Publié dans Patrimoine immatériel

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